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LA CONQUÊTE DE "L’OIL"

THERE WILL BE BLOOD

samedi 8 mars 2008 par Guy Braucourt

Ça commence par du silence, des gestes dans l’ombre ou le clair-obscur. C’est à dire des sons mais pas de mots, des corps mais pas de sentiments. Ou plutôt, des idées, mais on ne le sait pas encore, ça commence donc bien pour un film : on appelle ça le cinéma. Et qui n’était pas handicapé du tout quand il était muet, qu’il avait pour tuteurs Griffith, Eisenstein ou, dans un tout autre registre, Mack Sennett. Et là, dans ces premières minutes de There will be blood, on y est en plein dans le cinéma, et on en a tout compris : le cinéma finalement, c’est comme l’amour, ce sont les corps, les gestes, les actes, et pas les mots, pas les mots, pas les mots ! Qui eux sont la littérature ou le théâtre. Et c’est bien aussi le cinéma-théâtre : Renoir, Guitry, Pagnol, ça n’est pas rien, et si on en avait des comme eux dans le cinoche français d’aujourd’hui, nos petites comédies, nos histoires de couples nos mélodrames seraient un peu plus excitants, voire existants... Non seulement en ces quelques minutes d’ouverture où le temps est magique on sent le cinéma, et ce qu’il est ou peut être quand il est grand, mais on sait, même sans rien connaître de Paul Thomas Anderson, même si on n’a vu aucun de ses quatre précédents films, qu’on est devant un créateur, un auteur en images, une œuvre en train de se faire, avec son univers physique et palpable, avec son idéologie et sa morale riches et généreuses. Ce qui est encore plus évident quand on l’a suivi de Boogie nights en Magnolia [1]

Naissance (d’une Nation) au forceps

Comme, en plus, Anderson a des choses à dire, il en profite pour nous parler de son pays, de la famille, de la religion, du capitalisme - cet autre credo des Etats-Unis mais pas seulement ! - , et donc de la conquête d’un territoire, de la fondation d’une nation. Les données en sont simples : argent et pétrole, puis pétrole et pouvoir. Dans d’autres films, relevant de ce genre national par excellence qu’est le western, ce serait : or et sang, terre et génocide, chemin de fer et destruction de la nature (forêts, bisons et Indiens confondus). Mais,toujours, la violence et la mort pour accompagner l’aventure... Oh ! bien sûr, le pétrolier n’est généralement pas un individu qui tue directement - encore que -, soit qu’il délègue, soit qu’il se contente de déraciner, d’asphyxier ceux qui gênent son entreprise de "progrès" : petits agriculteurs, éleveurs, fermiers, pionniers d’une Amérique en train de disparaître. Le film commence en 1889, à la limite temporelle de l’âge du western, pour ensuite se développer entre les deux guerres, ce qui correspond au cœur de l’autre grand genre cinématographique hollywoodien : le film de gangster dont le Scarface de Hawks en 1932 serait la bannière étoilée, certes, mais bordée de noir. L’avancée n’est plus dans la découverte de nouveaux territoires, mais dans l’exploitation des ressources qu’ils offrent. A la conquête de l’Ouest succède la conquête de "l’oil". Même si tous les chemins, au bout du compte, mènent à Wall Street. Et si la naissance d’une telle nation doit se faire au forceps. Pas d’armée pour cette conquête industrielle, mais tout de même le nerf de la guerre : l’argent, et son corollaire, la montée du capitalisme sauvage. Et aussi l’alliance en principe contre nature avec une religion ancore habitée par l’esprit de croisade ; quand ça n’est plus contre les Indiens, c’est au tour des pécheurs de tout poil. Chez nous, dans la vieille Europe glorieusement colonisatrice on appelait cela "l’alliance du sabre et du goupillon" - et l’Afrique en sait quelque chose ! Le nouveau monde ayant modernisé le concept, ici ce sera l’association de l’argent avec le verbe falsificateur dont usent aussi bien l’homme d’affaires que l’homme d’église, tous deux pareillement possédés (au sens démoniaque ou clinique selon les convictions de chacun...) par leur entreprise de conquête, de progrès ou supposée telle pour l’un, spirituelle ou supposée telle pour l’autre.

Culture et business

En ce sens, le film d’Anderson [2] pourrait être le rejeton adultérin du croisement cinéphilique inavoué de deux classiques : le Giant de George Stevens en 1956, autour de la fondation d’une dynastie du pétrole, et par ailleurs dernier film de James Dean avant sa mort et le Elmer Gantry (en France : Elmer Gantry le charlatan, sur-titre trop appuyé et réducteur) de Richard Brooks en 1960, dans lequel Burt Lancaster incarne superbement un prédicateur manipulateur. [3]

À noter que, comme There will be blood, ces deux films qui portent sur un aspect de la fondation et de l’âme des États-Unis sont tirés de romans célèbres (dans leur pay du moins ), voire d’écrivains fameux. On doit Elmer Gantry à Sinclair Lewis, auteur libertaire du roman satirique Babbit en 1922, et Le pétrole, qu’Anderson adapte en partie seulement dans son film, à Upton Sinclair, socialiste militant proche de Jack London, défenseur efficace des droits des ouvriers et inlassable pourfendeur du capitalisme. Titres significatifs de ses livres avant ce Pétrole de 1927 : Les brasseurs d’argent en 1908, Le roi charbon en 1917...

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Pétrole de Upton Sinclair

Il est bien évident qu’un cinéaste de l’Amérique de Bush ne décide pas innocemment d’adapter, au début d’un XXIe siècle bien peu socialisant (surtout au USA !), un polémiste et idéologue de la dimension d’Upton Sinclair pour dénoncer le péché originel de son pays. Pas innocent non plus qu’avant de traiter du business du pétrole, Anderson se soit attaqué dès son deuxième film en 97, Boogie night, à un autre business pas mal florissant : l’ industrie du cinéma porno, laquelle rapporte plus de bénéfices annuellement à Hollywood que la production "normale" ! De l’or rose à l’or noir, la prospérité d’une société s’est ainsi faite, et des salles spécialisées et peep show urbains aux champs de forage, Anderson panoramique sur l’éjaculation des richesses d’une "civilisation". D’ailleurs, quoi de plus symboliquement et outrageusement obscène qu’une foreuse défonçant la terre, sinon le jaillissement triomphant et exhibitionniste qu’elle provoque dans le derrick !

La (bonne) surprise étant qu’un film américain qui dénonce ainsi l’obscénité du capitalisme, la destruction de la morale familiale (le héros, grandiose Day-Lewis, jamais sympathique de bout en bout, sacrifie un fils parce que sourd et un frère, même faux frère, à sa quête), l’hypopcrisie de ceux qui s’affichent religieux (le prédicateur aspirant aux biens terrestres comme tout un chacun, qu’un tel brûlot donc soit un succès dans son pays et aille aux Oscars. Tout ne serait-il pas perdu dans l’Amérique de Bush et de l’Irak ?

Cinéma d’auteur : "please" un peu de hauteur !

C’est aussi sans doute, comme l’écrivait le réalisateur espagnol Jaime Rosales dans le quotidien La Vanguardia au lendemain des Oscars et des victoires des films des frères Coen (No country for old men) et d’Anderson (deux récompenses mais huit nominations : pas mal pour un film socialiste !), que quelque chose est en train de changer dans le cinéma : le cinéma d’auteur sort de la confidentialité, de la marginalité, de la petite salle d’art et d’essai, pour monter en première ligne. Signe déjà l’an dernier aux Oscars : après avoir été six fois recalé, Scorsese recevait enfin le double titre de meilleur réalisateur et meilleur film, comme les Coen cette année, tous ayant jusque là en commun d’être plus cotés et récompensés à travers les festivals du monde qu’à Hollywood...

Il faut dire que le cinéma d’auteur made in USA ne se situe pas dans les mêmes sphères que l’européen [4] le français en particulier. Outre les trois oscarisés cités, les meilleurs réalisateurs-auteurs américains de l’an passé ont noms : Brian De Palma (Redacted), Todd Haynes (I’m not there, magnifique bio-puzzle de la personnalité de Bob Dylan), Cronenberg (Eastern promises/Les promesses de l’est), Clint East Wood (Letters from Iwo Jima), James Gray ( We own the night/la nuit nous appartient), Ridley Scott (American Gangster)... Soit sur la dizaine des films d’auteur évoqués, sept films de genre, guerre et polars, le cinéma américain sachant mêler, contrairement au(x) notre(s), auteurisme (c’est à dire vision personnelle, engagée de la société et des événements qui l’agitent, la modifient, l’installent dans l’histoire) et identité générique (c’est à dire, à l’opposé, une vision d’éléments de groupes et de critères, de codes collectifs). La force d’Hollywood étant, il est vrai, d’avoir fait naître un grand nombre de genres-clés, et parfois même spécifiques, comme le western, la comédie musicale, et sans doute le film de gangster ou film criminel. Comme si tout cinéaste un peu responsable en tant que citoyen aux Etats-Unis, et considérant le processus de création artistique autrement que comme une machine à sous, posait à travers le sujet, la situation, les personnages qu’il traite la question de la fondation de son pays. Et donc des problèmes inhérents : l’immigration, la conquête du sol, l’identité, la liberté, la guerre sur le plan du droit et de la justice, l’argent, le pouvoir, l’exploitation, parcourir toutes les œuvres citées çà et là : tout y est !

Ce qui n’est nullement nouveau dans le cinéma américain que nous aimons et dont nous sommes nourris : c’est même ce qui caractérise tous les grands classiques de ce pays, de Griffith et Naissance d’une Nation (même si ce film, hélas, est odieusement raciste et à la gloire du ku Klux Klan) à John Ford, Raoul Walsh, Howard Hawks, John Huston, pour déboucher sur le "petit dernier" de 78 ans, Clint Eastwood, leur héritier à tous. Et si de ces œuvres l’on triait, tirait et alignait les westerns, films de gangster, films de guerre et d’espionnage les plus représentatifs, on aboutirait à une histoire fictionnelle des Etats-Unis qui vaudrait tous les documentaires du monde, et que l’on pourrait conclure en beauté par le double hommage quasi filial que Sergio Leone a rendu a ce cinéma Il était une fois dans l’Ouest et Il était une fois en Amérique : voilà le secret du cinéma d’auteur américain dont fait partie Paul Thomas Anderson qui, à 38 ans, n’en est qu’à ses débuts. Et pendant ce temps, le cinéma d’auteur à la française continue de confondre auteurisme et autisme, intimisme et nombrilisme en oubliant que film=images et pas journal intime ni scène de théâtre. Même sans prétendre être Scorsese ou Cronenberg, ou est le Paul Thomas Anderson français ?

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Paul Thomas Anderson

Ça me rappelle cette vieille blague des années 90 : Quelle est la différence entre le cinéma hollywoodien et le cinéma français ? Le cinéma américain c’est Rencontre du troisième type, et le français Rencontre entre trois types. Et vous trouvez ça drôle ?

Bande annonce / Trailer

[1] (1)J’accroche moins à ses deux autres films : le premier, en 1996, Hard Eight, bizarrement re-titré Sydney en France (bravo les adaptateurs !), et le quatrième en 2002, Punch-Drunk love, mieux traduit Ivre d’amour. Mais après There will blood, on ne sait jamais : parfois les relectures paient et il vaut peut-être la peine d’aller vérifier en DVD...

[2] (2) à ne pas confondre avec un autre Anderson exactement de la même génération (l’un né en 69, l’autre en 70), Wes Anderson, qui œuvre dans la comédie originale, exentrique et farfelue, et dont sort en Europe Darjeeling Limited.

[3] (3) Comme aucune actualité n’attire l’attention sur ce cinéaste mort en 1992, à 80 ans, j’en profite pour dire et redire l’importance de Richard Brooks, curieusement et injustement tenu dans l’ombre malgré l’édition DVD. A part le surfait Blackboard Jungle/Graine de violence, se précipiter sur The last hunt, Lord Jim, The professionals, In cold blood, et avant tout Elmer Gantry.

[4] (4) à une belle exception près, le cinéma britanique (je ne dis pas "anglais" !) des Ken Loach, Stephen Frears, Mike Leigh

Portfolio

Upton Sinclair (1818-1968) Pétrole de Upton Sinclair

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