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Continuons le débat
À quoi reconnaît-on d’emblée, dès sa sortie, un film important ? La tentation, trop facile, serait de répondre : à son sujet ; ou encore ; à la place que le sujet qu’il traite occupe dans la société dont il est issu. Sans doute. Et nul ne peut contester l’intérêt, l’urgence, la nécessité même qu’il y a pour un réalisateur américain (ou anglais, puisque les deux pays pataugent dans le même bourbier) à dénoncer la présence anglo-saxonne en Irak, et souvent le rôle qu’elle y joue. La même urgence/nécessité qu’il y avait à le faire pour le Vietnam en son temps, Brian De Palma étant bien placé sur les deux fronts puisque, moins de vingt ans après Casualties of war (Outrages en français, il revient avec Redacted sur le même drame/crime de guerre dû à la même armée : le viol et meurtre d’une adolescente "indigène" par des soldats américains. Vietnam années 60, Irak années 00 : même combat, continuons le débat :
Et si Redacted a des airs de, sinon remake, en tout cas de relecture, c’est l’Histoire qui bégaie et les guerres qui ne se renouvellent pas, nullement le cinéaste qui obstinément , sainement, enfonce son clou là où ça fait mal et sa caméra là où il faut. Ce que sait d’ailleurs faire aussi bien cette Amérique de Bush que, hier, celle de Nixon ou de Reagan manisfestant cette extraordinaire capacité et liberté si peu européennes de produire dans la foulée de ses propres méfaits leur dénonciation, leur contrepoison leur début de rédemption peut-être, même si ce ne sont pas les mêmes gens qui sont à la Maison Blanche et Hollywood ! D’où cet afflut depuis l’année dernière de films sur/contre l’intervention des Etats-Unis en Irak. En vrac : The Kingdom(Le Royaume"),Lions for Lambs (Lions et agneaux, même si là, on en est déjà à la catastrophe suivante : l’Afghanistan), ln the Valley of Elah (Dans la vallée d’Elah), Battle for Haditha (mais dans ce cas c’est le côté anglais), et sans doute d’autres qui sont sur le gril, Tous faits dans le moule classique de la mise en fiction plus ou moins documentarisée, avec comédiens généralement connus, et donc dans la lignée du Casualties of war de De Palma en 1989. Sauf que lui est passé à autre chose, ne se satisfaisant plus pour l’Irak d’aujourd’hui du sujet dénonciateur et consensuel, enfin, pas tant que ça : outre que son Casualties of war n’avait pas fait vibrer d’enthousiasme les médias de son pays, la vague actuelle des films cités ne connaît guère le succès commercial aux états-Unis, et pas beaucoup plus chez nous. La force et l’importance de Redacted venant moins de la dénonciation de l’indéfendable (viol d’une adolescente, massacre de toute la famille), que de la façon de montrer un autre scandale : comment nous arrive l’information sur ces "actes de guerre" ? Comment recevons-nous ces images ? Comment font-elles leur chemin dans leur pays, mais aussi en chacun de nous ?
Redacted Extrait 1
Qu’est-ce que le cinéma ?
Autrement dit, en s’attaquant à la prise d’images (comme on parle de la prise d ’Otages) à travers Redacted, De Palma pose une question fondamentale : qu’est-ce que le cinéma ? Fondamentale pas seulement pour le cinéphile et le critique, mais pour tous, cinéastes et vidéastes (au sens le plus large dans le champ technologique), spectateurs, téléspectateurs (qu’il s’agisse des info, du documentaire ou de la fiction) et donc producteurs. Et que tous nous allons devoir nous poser, installés devant tant d’écrans offerts et disponibles... Face au déferlement des nouvelles technologies le problème de la diffusion en salles comme dans les festivals des œuvres en numérique a déjà largement entamé l’un des aspects du débat...
Nouvelles technologies, ou vecteurs d’information que ce cinéaste "hollywoodien" (même s’il déteste Hollywood et son "système" !) de 68 ans intègre, assimile et remixe dans un film qui ne donne pas davantage le point de vue officiel des médias de son pays en guerre, que ce point de vue d’auteur qu’il a si bien su imposer tout au long d’une passionante carrière : des exercices Hitchcockiens l’ayant rendu célèbre dans les annés 70-80 (Sisters, Obsession, Dressed to kill ou Pulsion en français, Body Double) aux varlations personnelles sur le cinéma de genre (Scarface , The Untouchable, Carlitto’s way ou L’impasse).
Ni l’information de Fox ou de CNN, ni le cinéma du De Palma de Casualties of war, avec mise en scène et comédiens vedettes comme Sean Pean et Michael Fox. Non qu’on rejette aujourd’hui ce film essentiel, nécessaire et par ailleurs réussi, mais l’image tous azimuts qu’on reçoit à présent en rafales constantes et agressives fait que pour parler de la même situation, l’artiste doit passer par une autre écriture, par un autre canal. On ne reçoit pas toutes les horreurs du monde, tous les conflits de la planête, toutes les preuves de l’insoutenable inhumanité de l’être impunement à domicile, en directe, quasiment en temps réel : la perception de l’ image en prend forcément un sale coup, et avec elle la morale qui y est, forcément, attachée. Et que faire de ce magma quand on est soi-même créateur d’images et par ailleurs engagé dans la responsabilité d’un pays largement coupable ?
La réponse que donne De Palma dans Redacted est claire et éloquente : ça n’est pas "sa" caméra qui fournit le matériau du récit ni qui "invente" les images des faits rapportés, mais quantité d’objectifs différents. Blogs de soldats ou de leurs proches, news de chaînes d’infos, films d’amateurs, documentaire tourné par une équipe française (et dont la naïveté de bonne foi est confondante !)... Le tout évidemment pas passé tel quel (on voit mal les valeureux soldats ayant exécuté et filmé l’expédition du viol/massacre vendre les droits de leur faits d’armes pour grand écran !), mais reconstitué, remis en scène, joué par des acteurs, et surtout refilmé en vidéo Haute Définition à la façon d’une mosaïque de points de vue, de réactions, d’interactions. Le tournage en HD et le budget y afférent (5 millions de dollars au départ : une misère à l’échelle américaine) constituant la commande d’une société spécialisée dans le numérique haute définition, qui avait laissé De Palma totalemen libre du choix de son sujet, et qui a fui vite fait en en prenant connaissance !
Redacted Extrait 2
L’organisation de la confusion
De cette re-création d’éléments vrais, et de cette foulitude faussement désordonnée d’images multimédias, De palma sait tirer l’analyse d’un autre désordre : celui de la situation du pays et de la présence américaine, et il ne dénonce pas seulement le dangereux chaos de ce flux d’informations incontrolées ou contrôlées par les chaînes américaines qui ne vont pas les diffuser, ou pas tel quel, mais leur origine familière, leur nature quotidienne, comme jadis ce fascisme que l’on avait baptisê "ordinaire". Pas outil de propagande, ni du reste de contre-propagande que de possibles objecteurs de conscience ou militants de gauche (dans l’armée US : hum !) auraient pu utiliser, mais plutôt des souvenirs qu’on se tricote pour le retour ou pour envoyer dans la foulée à ses potes. Presque des petits films de "vacances", l’action en plus ! Ce qui évoque immanquablement ces photos ou films 16mm resurgissent des camps de concentration nazis : gardiens, gardienne, bourreaux s’y sont joyeusement immortalisés dans leurs moments de détente, d’agapes et de beuveries. Ou du cinéma et de la photo, non pour aider au "devoir de mémoire" mais pour affirmer le droit au souvenir !
Ce travail sur l’organisation de la confusion, cette richesse d’une forme qui en arrive à être ausssi (plus ?) importante que le sujet qu’elle enveloppe et développe, c’est ce qui distingue irrémédiablement et talentueusement le film de De Palma de tous ses prédécesseurs immédiats et sans doute de ses potentiels épigones sur la même situation. Et cela n’a rien d’étonnant, même de la part de cet "ancien" on va dire, mot adéquat en l’occurrence, de ce "vétéran" qui a commencé sa carrière au début des années 60 : contrairement à ses contemporains, parfois condisciples et amis qui ont noms Coppola, Lucas, Spielberg et Scorsese (c’est De Palma qui a présenté le scénariste et futur réalisateur Paul Schrader à Scorsese : ce qui a donné entre autres, Taxi Driver) , De Palma a d’entrée affirmé son goût pour le travail sur le langage cinématographique, se voulant un peu le Godard de cette génération des "enfants terribles" d’Hollywood, puis ne cessant jamais "d’être passionné par la technologie et tous les nouveaux moyens de communication" toujours désireux, dit-il aujourd’hui, "de faire passer au cinéma de nouvelles formes d’expression" comme quoi on peut être militant et expérimental en même temps !
Blow out et autres plaisirs cinématographiques à l’état pur
Et l’on oublie souvent que c’est une démarche qui a été plus d’une fois la sienne même dans le contexte traditionnel de la fiction de genre du cinéma américain (polar, thriller politique, film noir) : dans Blow out en 1981, où la pleuve d’un assassinat est apportée par un travail de professionnel du cinéma (un ingénieur du son) à partir des bruits et des images d’un accident supposé dans Snake Eyes en 1997, avec Nicolas Cage (à ne pas confondre avec le Snake Eyes de Ferrara en 93, le meilleur Madonna comédienne), qui suit à peu prés la même démarche sur la perception d’un match de boxe couvrant un meurtre politique. Sans qu’il soit besoin de s’étendre une nouvelle fois sur les films références au cinéma d’Hitchcock (voir les quatre titres des années 73 à 84 cités plus haut), dont les clins d’œil, hommages, citations n’étaient pas prioritairement des "jokes" de cinéphilie, mais bien des exercices de technicien virtuose et humble à la fois se donnant le droit de réfléchir à l’écriture filmique et quand on veut se risquer à la réflexion, autant prendre un maître pour modèle, non ?
On en profitera, jeunes cinéphiles qui avez la chance de ne pas connaître TOUT De Palma, pour découvrir ou "relire" en DVD les films signalés ça et là en mettant Blow out (à revoir avec le Blow up d’Antonioni, autre maître d’une écriture affirmée comme aussi déterminante que l’anecdote racontée et le mal aimé ’Snake Eyesen tête de liste. Ce qui ne dispense nullement de replonger dans ces immenses plages de plaisir cinématographique à l’état pur que sont Phantom of the paradise en 74, Scarface en 83, dont le Tony Montana d’Al Pacino est devenu l’icône des petits truands d’aujourd’hui ; Les incorruptibles, qui fit naître la mode des remakes de séries télévisées au cinéma en 87 ; et ce Carlito’s way, ou L’Impasse, marquant les retrouvailles avec Pacino en 93... Par contre, on peut se passer des trois titres qui s’intercalent curieusement et sans continuité stylistique ou thématique entre Snakes eyes et Redacted : Mission to mars, Femme Fatale et, hélas, The Black Dahlia - comme quoi il ne faut jamais désespérer d’un grand auteur/cinéaste.
Filmographie
Courts-métrages et documentaires :
Icarus (1960)
660214, The story of an IBM card (1961)
Woton’s wake (1962)
Jennifer (1964)
Mod (inachevé 1964)
Bridge that gap (1965)
Show me a strong town and i’ll show you a strong bank (1966)
The responsive eyes (1966)
Long-métrage :
Redacted (2007)
Le Dalhia noir (2006)
Femme fatale (2002)
Mission to mars (2000)
Snake eyes (1998)
Mission : Impossible (1996)
L’impasse (1993)
L’esprit de caïn (1992)
Le bûcher des vanités (1990)
Outrages (1988)
Les incorruptibles (1987)
Wise guys (1986)
Body double (1984)
Scarface (1983)
Blow out (1981)
Scarface (1983)
Blow out (1981)
Pulsions (1980)
Home movies (1979)
Furies (1978)
Carrie (1977)
Obsession (1975)
Phantom of the paradise (1974)
Sisters (1973)
Get to know your rabbit (1972)
Hi ! Mom (1970)
Dionysus in ’69 (1969)
Greeting (1968)
Murder à la mod (1967)
The wedding (1964-66)
