À propos de : NOTHING BUT THE TRUTH (VERITÉS ET MENSONGES)
mercredi 19 décembre 2007 par Guy Braucourt
France-Iran (1973). Réalisation : Orson Welles. Scénario : Orson Welles. Images (16 mm couleurs) : Christian Odasso et Gary Graver. Musique : Michel Legrand. Montage : Marie Sophie Dubus. Production : Sacl (Téhéran), présenté par Les Films de l’Astrophore. Distribution : Planfilm. Interprétation : Orson Welles, Ola Kodar, François Reichenbach, Joseph Cotten, Paul Stewart, Elmyr de Hory, Lawrence Harvey, Clifford Irving, Edith Irving (dans leurs propres rôles). 85 minutes
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Biographe (son Orson Welles est paru en 1963 chez Seghers, ("Cinéma d’Aujourd’hui", volume 6), traducteur (Une grosse légume, Monsieur Arkadin, romans parus chez Gallimard en 1953 et 1954, tandis que Two by two ou Noe reste inédit) et ami d’Orson Welles, Maurice Bessy, délégué général du Festival de Cannes 1972, nous apporte ici un témoignage personnel sur l’homme et le créateur Welles. Lui qui commençait justement son essai chez Seghers par ces phrases :
"L’enfance n’explique pas la vie, et la vie n’explique pas l’œuvre. Mais l’une et l’autre se conditionnent et s’éclairent. Lorsque autour d’une œuvre, la vie ne cesse de faire un tumulte qui lui sert d’obstacle ou de publicité, lorsque l’œuvre elle-même se réfère à l’enfance ainsi qu’au mystère où tout se réduit, il est bien légitime de s’attarder à ce qui fût leur terreau et constitua leur légende. L’œuvre d’Orson Welles reste marquée de l’impureté de la vie, n’est pas parvenue à se détacher de cette vie qui se présente telle une enfance prolongée, admirable le plus souvent et parfois monstrueuse."
UN PERSONNAGE EN QUÊTE DE LUI-MÊME
J’ai connu Welles en 1947, pendant qu’il tournait MACBETH à Hollywood. J’y avais déjà rencontré Griffith, Mack Sennett et Chaplin, et je voulais absolument compléter mon carré d’as ! Il m’a été difficile de le joindre, mais une fois rencontré il m’a très bien accueilli, et de mon côté cela a été un véritable coup de foudre. Autant les trois autres grands cinéastes que je viens de citer étaient des gens simples, et même un peu frustes dans le cas de Griffith et Sennett, autant j’ai découvert en lui un intellectuel qui expliquait son art, s’expliquait lui-même, exprimait des opinions personnelles dans tous les domaines, citait Voltaire par cœur, et sans jamais le moindre pédantisme : on le sentait imprégné de tout ce dont il parlait...
Parmi tous les cinéastes que j’ai rencontrés, Welles est une exception. Il y a ceux, comme Méliès, Griffith, Sennett et Chaplin, qui ont fait du cinéma un langage tout en s’appuyant sur ses origines de spectacle forain ; puis il y a les "metteurs en scène" qui choisissent de raconter telle ou telle histoire. Et il y a Welles qui n’a jamais choisi une histoire, mais s’est laissé envahir par un personnage à partir duquel il a trouvé un certain nombre de sujets destinés à l’illustrer... C’est évident dès KANE, où il s’inspire à la fois du magnat de la presse Hearst et du marchand de canons Basil Zaharoff (1) ; tandis que pour ARKADIN, il a véritablement connu son modèle (un financier), vivant chez lui, s’assimilant à lui et fouillant son identité par le biais d’une enquête, comme dans le film. Même dans LA DAME DE SHANGHAI, qui était censé être fait pour Rita Hayworth et qui prenait pour point de départ un roman policier, on assiste finalement à la quête que le personnage de Welles fait de lui-même à travers les autres. NOTHING BUT THE TRUTH (2) enfin est parti des images tournées par Reichenbach sur des faussaires : personnages avec lesquels Welles s’est identifié, ce qui l’a amené à reprendre et remonter le film sous la forme d’une nouvelle quête de lui-même. Et le film qu’il est en train de terminer, THE OTHER SIDE OF THE WIND, à travers l’histoire d’un vieux metteur en scène qui fait le bilan de son existence et mêle les rushes de son dernier film aux images de sa propre vie, est une recherche à la fois d’Orson Welles et du personnage qu’il aurait voulu être...
Ma théorie (qui ne prétend pas être autre chose qu’une interprétation, et peut donc être contestée) n’est nullement démentie par les adaptations shakespeariennes de Welles, qui a toujours tiré à lui l’univers ou les personnages de Shakespeare. MACBETH correspond à une époque de « bruit et de fureur » dirigée contre Hollywood ; OTHELLO, à une phase de sa vie où Welles a été terriblement jaloux ; et c’est lorsqu’il s’est senti physiquement proche de Falstaff qu’il l’a joué... Il est remarquable de constater que ce créateur si personnel a, la plupart du temps, éprouvé la nécessité de s’appuyer sur des auteurs, s’en servant comme de garde-fous ; et qu’il s’est recherché, tout au long de sa création cinématographique, dans des personnages d’histoires contées ou (plus ou moins) vécues par d’autres. Et ses films les plus purs, LA SPLENDEUR DES AMBERSON et LE PROCÈS, sont ceux qui échappent à cette démarche, car il ne s’est pas mis physiquement (ou très peu, en second plan, dans LE PROCÈS) dedans. Welles m’apparaît comme un personnage égocentrique qui se regarde sans cesse dans la glace, mais pour voir un autre personnage que lui-même. Le trait le plus caractéristique de cette volonté, de cette recherche, étant sensible dans son souci de modifier, de maquiller constamment son nez qu’il trouve trop petit ; trait dont il faut dépasser ce qu’il implique de simple coquetterie pour l’analyser au niveau d’un profond complexe. Autre trait de cet être excessif jusqu’au débordement : l’impossibilité de s’arrêter et de se fixer. Ce qui, sur le plan de la création, se manifeste par une grande difficulté à mener à bout ce qu’il écrit et à monter ses films. Le montage a toujours été pour lui une épreuve douloureuse qu’il fait traîner des mois durant (KANE : un an !) ou qu’il abandonne brusquement. Il se prétend allergique à la pellicule qu’il ne peut plus supporter au bout de quelques heures. Il a, par ailleurs, écrit des quantités de scénarios (beaucoup plus qu’il n’en a tournés en trente-cinq ans) dont certains très étonnants : un notamment sur Alexandre Dumas, avec des recherches iconographiques très précises, un SALOMI, etc. La plupart n’ont pas dépassé ce stade par sa faute. On a l’impression parfois qu’il veut simplement se débarrasser de choses qu’il porte en lui, sans chercher à les faire aboutir.
Dans sa vie privée, ce trait de caractère fait de lui une sorte de pauvre de luxe : sans domicile fixe depuis trente ans, ne possédant ni un meuble ni même une valise, refusant de collectionner quoi que ce soit, parce que, m’a-t-il dit un jour, "si j’avais un Renoir j’en voudrais cent, puis tous, et je préfère donc ne pas commencer !" Chaque fois qu’il a eu une maison, à Hollywood ou à Madrid, il s’y est très vite senti malheureux et il l’a quittée... Du reste, là encore, il est déchiré : entre l’Amérique, à laquelle il est profondément lié et qui lui a tout apporté (même s’il l’a, plus d’une fois, violemment attaquée dans ses films), et sa fascination pour l’Europe, dont il est très proche culturellement et artistiquement, pour l’Italie et l’Espagne en particulier. En fait, ce vagabond au tempérament latin est le dernier (ou le premier) des Gitans... Lorsqu’on lui demande de se définir lui-même, Welles répond qu’il est un "show man". Et ce personnage de seigneur de la Renaissance que l’on se plaît à voir en lui n’est qu’un rôle qu’il s’amuse à jouer dans la vie. Il est beaucoup plus que cela, avec non seulement une bien plus grande culture, mais surtout une capacité phénoménale pour tout absorber, la connaissance comme les êtres. Je l’ai vu feuilleter un essai du philosophe anglais Bertrand Russell en quelques minutes et le citer abondamment, l’analyser le lendemain comme s’il l’avait longuement étudié. On a l’impression qu’il connaît tout et partout simplement pour y être passé tant sa mémoire photographique est grande. Avec ses amis comme avec les étrangers, pour ceux qu’il aime aussi bien que pour ceux qui sont brouillés avec lui (et tous, un jour ou l’autre, sont amenés à se brouiller avec Welles !), il est insaisissable ; et, tout à coup, lorsqu’il le veut, il vous absorbe, ne comprenant pas que l’on ne soit pas immédiatement et totalement disponible à son gré et à son heure. Son goût de la magie est bien connu et lui a fait inventer des tours reposant à moitié sur l’illusion et à moitié sur une vraie magie qui le dépasse : c’est-à-dire en partie sur un trucage que chacun peut réussir avec de l’entraînement et sur quelque chose qui survient et n’est pas rationnel... Mais l’essentiel de ses tours joue sur le magnétisme, la fascination qu’il exerce sur son partenaire aussi bien que dans les rapports quotidiens. Quand il veut séduire, personne ne peut lui résister et il joue énormément de ce pouvoir. Mais, au fond, il ne se prend pas au sérieux, spéculant davantage sur ses dons que sur son talent. La meilleure preuve en est dans sa carrière de réalisateur (une quinzaine d’œuvres depuis 1940) qui aurait pu être encore plus importante que celle, pourtant considérable, qui est la sienne aujourd’hui...
Propos recueillis le 3 janvier 1975.
(1) Les exégètes sont partagés sur ce point de l’Influence de Basil Zaharoff sur les héros wellesiens : porte-t-elle sur Kane ou sur Arkadin ? André Bazin, pour sa part, écrivait (Orson Welles, éditions du Cerf, 1972) : "Comme KANE, mais avec plus de liberté par rapport au modèle, M. ARKADIN est inspiré par la personnalité, sinon la vie, d’un des grands aventuriers du monde moderne, Basil Zaharoff, le tout-puissant marchand de canons de petite et mystérieuse origine, qui construisit sur les plus douteuses, sinon les plus criminelles, opérations, outre une fortune prodigieuse, une façade d’honorabilité couronnée comme on sait par le titre de Sir... Maurice Bessy nous disait encore, à propos de ce "marchand de canons indépendant de l’entre-deux guerres, qui fut le parangon, de l’homme à abattre", qu’aux fenêtres de son domicile parisien de l’avenue Hoche, non loin des actuels Films 13 de Claude Lelouch, “étaient installées ostensiblement, tous les Jours de l’année, été comme hiver, des roses, comme un défi lancé à ceux qui lui faisaient grief de ses activités"...
(2) Titre original définitif d’un film d’abord baptisé F FOR FAKE (que l’on pourrait traduire F COMME FAUSSAIRE), et qui doit sortir sous le titre français VERITES ET MENSONGES.